Histoire de France

Tour de Nesle 2.

Que décidera le roi ? En punissant les coupables, fera-t-il éclater le scandale, ce scandale que réprouvent les Ecritures, ce scandale par quoi seraient éclaboussées non seulement la famille royale, mais la monarchie ?

Quand il sut les débordements des princesses et qu'ils étaient connus de presque tous à la cour, Philippe n'hésita plus. De Maubuisson, la justice du roi s'abattit sur les princesses adultères et sur leurs complices. C'était au commencement de 1314. De nuit, furent arrêtées Marguerite, Jeanne et Blanche. Elles apprirent aussitôt que les frères d'Aulnay gémissaient déjà sous l'atroce question.
D'abord Gauthier et Philippe tinrent bon. Le bourreau redoubla de raffinement. Rarement corps souffrirent autant que ceux des malheureux chevaliers. Anéanti de douleur, Philippe parla enfin : c'est vrai, il était l'amant de la princesse Marguerite. Peu après,
Gauthier avouait être celui de la princesse Blanche.
En leur prison, Marguerite et Blanche, qui ont d'abord nié, s'écroulent sous le poids effrayant de ces aveux. L'orgueil de la première, la futilité de la seconde produisent des résultats identiques : l'une et l'autre, dans les sanglots, avouent l'adultère.
Seule, la douce Jeanne continue de protester : elle n'est pas coupable ; si elle a su certaines choses déplaisantes, elle a refusé à les faire connaître « par la honte de son lignage ». Jeanne exige de voir le roi. Il la reçoit, déclare qu'elle aura licence de se défendre devant le tribunal qu'il lui réserve. Sur ce, il la fait conduire, non sans égards, au château de Dourdan.
Pour Marguerite et Blanche, les coupables, nulle pitié. Elles sont tondues. Vêtues de bure, elles sont conduites, dans un chariot tendu de noir, au château des Andelys. On donne à Marguerite une cellule « à ras du sol », à Blanche, un cachot « enfoncé dans la terre ».
Il restait à punir les chevaliers d'Aulnay. La torture ne leur avait laissé que le souffle. Les caves de Maubuisson avaient retenti de leurs plaintes, de leurs inutiles clameurs de souffrance et de désespoir. Vint le jour du dernier supplice. Devant un public affriolé, on les émascula et du plomb soufré en ébullition fut répandu sur eux. Puis, attachés à des chevaux, on les traîna, nus, sur un chaume fraîchement coupé. Après cela, comme ils n'étaient pas encore morts on leur coupa la tête avant de les pendre, par les aisselles, au gibet, sur la plage du Martroy, à Pontoise.

Jeanne comparut devant le Parlement. Elle se défendit sans plaintes inutiles, calmement, posément. Elle n'avait que vingt ans. On l'écouta.
« Par défaut de preuves », elle fut acquittée. Son époux, le prince Philippe, songea bien à faire casser le mariage, mais il lui aurait fallu perdre la Franche-Comté. Il préféra pardonner. Le vieil historien Mézeray dit qu'il se montra en cela « plus heureux ou plus sage que ses frères ».
Peu de temps après, Philippe le Bel mourut. Au Château-Gaillard, Marguerite donnait les preuves du plus violent repentir. Elle était « en pleurs jour et nuit ». Sa santé se minait. Elle mourut. Certains affirment que Louis X le Hutin, son mari, pressé de se remarier, aurait fait hâter les choses. Marguerite aurait été étouffée entre deux matelas. Ce n'est pas prouvé. Blanche, elle, prenait plus légèrement sa captivité. Quand Etienne, évêque de Paris, vint la voir pour solliciter d'elle son accord à l'annulation de son mariage, elle l'accueillit avec enjouement et sourire. Pourtant, elle, prisonnière depuis des années, était, par un curieux coup du sort, devenue reine de France, son époux régnant sous le nom de Charles IV. Elle accepta de bon gré l'annulation. Plus tard, on la transféra à Gavrai, en Normandie. Puis, elle sollicita d'entrer au cloître, d'endosser l'habit de pardon et d'oubli. On le lui accorda. Elle obtint quelque temps plus tard de se retirer à l'abbaye de Maubuisson où elle mourut.
Quand Philippe régna, devenant Philippe V, Jeanne à son tour se vit reine de France et de Navarre.
On ne parlait plus à la cour du scandale de 1314. On contait pourtant à voix basse que la réconciliation des deux époux avait été obtenue, à la demande de Mahaut d'Artois, par une sorcière : cette femme, en mêlant du sang de Jeanne et des herbes, aurait composé un sortilège. Car ce siècle voyait en tout événement déconcertant l'effet d'une sorcellerie.

Jeanne reçut de son mari, en 1319, un cadeau : l'hôtel et la tour de Nesle. Devenue veuve, elle alla y demeurer. Dans son testament, elle prescrivit que l'on vendît l'hôtel après sa mort, pour fonder un nouvel établissement de l'Université de Paris, le collège de Bourgogne.
« Elle aimait donc les écoliers », dit un historien ; de là à les recevoir à la tour de Nesle et à les jeter en Seine au petit matin, il n'y a que l'épaisseur de la légende.
Cette légende, elle a pris son essor dès 1471. Un maître ès arts de l'Université de Leipzig raconte qu'il exista « jadis », l'époque n'est pas précisée, une reine de France ou de Navarre, dévergondée à un point incroyable, qui, faisant une grande consommation d'amants, avait trouvé pratique d'attirer chez elle les étudiants. Après s'être livrée à eux, elle les faisait tuer et jeter en Seine. Mais un professeur renommé de l'Université de Paris, un certain Buridan, déjoua la ruse de la débauchée. Reçu par la reine, il « s'esbaudit » avec elle pendant trois jours. Après quoi elle l'avertit qu'elle allait le faire jeter en Seine comme ses prédécesseurs. Une femme d'ordre, cette reine. Mais Buridan avait pris soin de faire avancer par ses élèves un bateau de foin sous les fenêtres de la reine. Il s'y laissa tomber, « tandis que l'équipage du bateau jetait une pierre dans l'eau ». Voilà la légende à son point de départ.
La reine ? Quelle reine ? Etait-ce vraiment Jeanne de Bourgogne ? Etait-ce celle dont Villon écrivit :
Semblablement où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jecté en ung sac en Seine.

Tout ce que l'on sait, c'est que plusieurs Buridan vivaient à l'époque de Philippe le Bel et de ses fils. On connait un buridan qui fut recteur de l'université de Paris mais il était trop jeune pour avoir participé à ces évènements. Aucun texte contemporain ne confirme que l'un d'eux ait été mêlé à l'affaire.
La reine Jeanne habita dix ans l'hôtel de Nesle. Elle mourut là en 1329.